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L’art vaut-il moins que la physique ?



Au Chili, la politique scientifique nationale traverse actuellement une controverse qui dépasse les cercles universitaires : les propos de la ministre chilienne des Sciences, Ximena Lincolao, sur le financement des “domaines de activité scientifique prioritarire” ont ravivé un vieux débat sur la place des sciences humaines et sociales dans un système où la recherche est de plus en plus jugée à l’aune de sa rentabilité. Ces déclarations, qui laissent les sciences humaines et sociales se disputer les pauvres restes du budget, ont ouvert un large débat académique, dont les réactions, sans être unanimes au sens strict, ont été transversales.


Les discours ne surgissent pas exnihilo. La question de savoir ce qui mérite d’être étudié, enseigné et appris a une longue histoire, et ces batailles se sont jouées, avant tout, dans les arènes scolaires. Quelles conditions de possibilité se sont forgées auparavant, à l’école, pour qu’il paraisse aujourd’hui plausible de mesurer la valeur du savoir à sa rentabilité professionnelle ? Je me suis souvenue des débats récurrents sur la réduction des heures d'histoire et de philosophie, comme si la fonction de l'école n'était que de préparer au marché du travail ou de soutenir la logique marchande de l'éducation au Chili. Ce qui devient aujourd'hui visible dans l'université et la politique scientifique était déjà à l'œuvre dans la salle de classe.


En juin, un stagiaire en enseignement des arts visuels m'a raconté une remarque qui l'avait interpellé pendant l'un de ses cours. Un élève du secondaire refusait de sortir son matériel parce qu'il voulait continuer ses exercices de physique ; il lui a lancé : « Professeur, à quoi bon ? L'art n'a pas autant d'importance que la physique. » Le stagiaire a immédiatement compris ce qui se cachait derrière cette affirmation : l'art occupe peu d'heures dans le curriculum comparé aux autres matières, et il pèse peu ou rien dans les examens d'entrée à l'université. Cette hiérarchie est imposée par une rationalité instrumentale qui, dès l'adolescence, fonctionne déjà comme l'horizon à partir duquel on décide, d'emblée, ce qui vaut plus ou moins dans la vie. C'est la même rationalité, pragmatique et calculatrice, qui gouverne aujourd'hui aussi bien le privé que le social.


J'ai invité le stagiaire à suspendre son jugement et à se demander pourquoi il serait naturel d'attribuer une valeur à quelque chose dont nous n'avons pas encore le langage pour saisir le sens et la portée. L'art est lui aussi une interprétation du monde, et ce n'est pas seulement son élève, mais beaucoup d'entre nous, qui souffrons aujourd'hui d'un analphabétisme face aux significations sociales et collectives que l'art permet de comprendre. Je savais que dire cela relevait déjà d'une déformation professionnelle. C'est pourquoi j'ai invité un tiers, un physicien, à réfléchir avec nous si l'art importait plus ou moins que la physique dans ce monde d'échanges. Voici sa réponse à l'affirmation « L'art ne vaut pas autant que la physique » :


Comme physicien, mon premier réflexe serait de demander : selon quels critères ? en admettant quelles hypothèses ? Ma deuxième question serait : qu'entend-on par « valeur » ? Et là, je resterais un peu paralysé, tant les réponses possibles me semblent trop nombreuses et bifurquées, comme les branches d'un arbre centenaire.


J'imagine que les gens, en général, quand ils portent ce genre de jugement, pensent de manière utilitariste. C'est-à-dire : qu'est-ce qui compte le plus ? Le bien de la société, ou le bien de l'humanité, ou la minimisation de la souffrance. Mais à court terme ? À long terme ? Jusqu'à un futur asymptotique ? Quand je lis des arguments de ce type, ils me semblent davantage être un résumé des croyances de celui qui écrit, une justification de ses biais et de ses perversions, qu'un argument cohérent (je t'ai à l'œil, toi, « altruisme efficace »). Même dans un univers déterministe, notre connaissance du système est trop partielle, nos théories encore trop ad hoc (nous n'avons rien, de loin, qui ressemble à la « psychohistoire » d'Asimov) pour pouvoir choisir le sentier le plus lumineux.


Bon, mais la science génère de la connaissance, d'où jaillit la technologie qui a tant amélioré nos vies ces deux derniers siècles. Nous connaissons davantage, nous pouvons davantage que la longue file sinueuse de nos ancêtres. Cela est vrai. D'un autre côté, l'art génère du plaisir, pour celui qui le fait et celui qui en fait l'expérience, et… de la culture. La fourmi et la cigale, alors ? D'un certain point de vue, peut-être. Mais je crois que c'est une fausse dichotomie, car ni l'un ni l'autre ne peuvent être écartés : la culture et l'art sont indissolublement liés à l'activité humaine, tout comme la curiosité pour le monde. Et la promesse de la science est neuve ; notre espoir qu'elle continue indéfiniment n'est que cela, un espoir. Autrement, nous avons parcouru la Terre pendant cent mille ans en faisant de l'art, sans science mais en regardant vers l'horizon et vers le ciel.


Car l'univers ne suit ni ne reconnaît les absolus humains. Le choix de ce qu'est la « valeur » n'appartient qu'à nous. Gardons-nous seulement de penser que notre suffrage est loi naturelle. Pour ma part, ce que je sais, c'est que j'aime voyager (I am tormented with an everlasting itch…). J'ai choisi l'astronomie pour la même raison que j'aime entendre parler des époques géologiques : pour le paysage spatial et temporel qui se déploie sous des formes plus étranges et plus belles devant l'œil de l'esprit. C'est ainsi aussi que je lis des livres et parcours des musées, en me plongeant dans leurs espaces abstraits, tourmentés, colorés. Je ne demande à l'art, comme au monde, que de pouvoir dire, au terme de mes jours : Wow! What a trip!


 

 

 
 
 

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